Si tu éclaires du chlorure

« Si tu éclaires du chlorure d’argent avec de la lumière jaune ou si tu l’éclaires avec de la lumière violette, il ne se comporte pas de la même façon. Dans mon laboratoire de recherche on pense qu’il est possible de savoir à quelle portion du rayonnement électromagnétique visible ont été exposés des halogénures d’argent, et certainement aussi des bromures d’argent. » 

Je me souviens très bien du moment où Quỳnh Anh m’a parlé la première fois de ses recherches. Résidant six mois à Ulanbaatar dans le cadre d’un échange entre chercheurs vietnamiens et mongols en 1999, certainement parce qu’elle avait appris le français au Lycée, elle s’était rendue à une petite exposition organisée à l’ambassade de France en Mongolie. J’y présentais des images obtenues par le procédé dit du « noircissement direct » ; une série de portraits réalisés à la campagne, dans le Nord du pays. Nous étions ensuite allés dîner avec quelques personnes présentes. J’avais pris des notes dans un carnet, que j’ai relues il n’y a d’ailleurs pas très longtemps. Nous nous sommes revus régulièrement jusqu’à son départ, et nous n’avons jusqu’à aujourd’hui jamais cessé de nous souhaiter une bonne année à l’occasion du nouvel an lunaire.

Il y a quelques jours, lorsque j’ai vu qu’elle m’avait écrit un courriel, j’ai dans un premier temps pensé que, avec un peu de chance, c’était pour m’annoncer sa venue en France dans le cadre d’un colloque.

Étant peu expérimenté en physique et en chimie, plutôt que de me débattre pour être précis, étant alors certain de ne parvenir qu’à rendre les choses plus confuses, je vais déjà tenter d’être clair, quitte à être approximatif. J’aurais certainement dû placer entre guillemets de nombreux termes comme « scanner », mais ceux-ci auraient me semble-t-il encore ajouté de la confusion.

Durant plus de 20 ans, Quỳnh Anh, avec l’équipe qu’elle dirige aujourd’hui à l’Université nationale du Vietnam à Ho Chi Minh, a conçu une sorte de scanner, ainsi qu’un logiciel, capables de reconnaître et transcrire les informations colorées enregistrées dans différents composés argentiques qui ont été exposés à la lumière.

Les premiers essais, durant des années, avaient été réalisés à partir d’échantillons fabriqués dans leur laboratoire, dans le seul but de perfectionner la méthode, les appareils d’enregistrement, les logiciels et algorithmes. Il ne s’agissait pas d’images à proprement parler.

Puis dans un second temps, ayant atteint de hautes capacités techniques, ils tentèrent, à partir de photographies argentiques anciennes et modernes, négatives et positives en noir et blanc, sur verre ou triacétate, de voir s’il était possible de retrouver les couleurs des sujets photographiés.

Ils finirent par conclure que les bains chimiques, dans lesquels les supports étaient passés lors de leur développement, avaient définitivement fait disparaître toute information chromatique.

C’est alors qu’ils orientèrent leurs recherches vers des supports exposés, mais pas encore développés. Les premiers résultats qu’ils obtinrent, en numérisant une série de prises de vue réalisées sur une bobine de film Fuji Neopan dans les jardins du campus, furent au-delà de leurs espérances.

Ils trouvèrent immédiatement un financement auprès du Musée des beaux-arts du Vietnam, à condition que leurs recherches portent sur le patrimoine.

Un membre du laboratoire fut par conséquent chargé de collecter dans toute la région d’Ho Chi Minh des bobines de films et des boîtes de plaques qui auraient pu être exposées mais non développées.

C’est ainsi qu’ils se lancèrent dans la numérisation de plusieurs milliers de supports argentiques noir et blanc anciens, dans l’espoir de retrouver des couleurs définitivement perdues. Durant plusieurs années, ils n’ont numérisé que des supports vierges, doutant même parfois des capacités de leur scanner, le contrôlant régulièrement, jusqu’au jour où quelqu’un retrouva dans les greniers du temple de Bà Thiên Hậu un lot de plaques de verre. 

Le résultat est stupéfiant. Rien à voir avec l’autochrome, l’ektachrome ou les images matricielles que nous connaissons. Elles semblent posséder une dimension de plus. Elles palpitent. J’ai beau les avoir observées des centaines de fois depuis la réception du courriel, je ne parviens toujours pas à accepter qu’elles ont été réalisées sur un support argentique noir et blanc il y a plus de 150 ans, et non colorisées par de savants truqueurs ou générées à l’aide d’un logiciel de modélisation et d’animation 3D. Et pourtant.

Je n’ai malheureusement pas obtenu l’autorisation de publier ici les deux images que Quỳnh Anh a eu la gentillesse de me communiquer : le portrait datant de la seconde moitié du 19ème siècle d’un homme d’une vingtaine d’année portant un bouquet de pivoines, et un portrait, plus ancien encore, d’un groupe cosmopolite sur le marché Bình Tây.

J’ai simplement pensé à l’idée d’une projection, d’une quatrième dimension invisible […], autrement dit que tout objet de trois dimensions, que nous voyons froidement, est une projection d’une chose à quatre dimensions, que nous ne connaissons pas.

Duchamp du signe, Marcel Duchamp, Champs (n° 654) – Champs arts, Flammarion, 2013

Avril 2022