Le geste et l’image

En 1997 en Mongolie Intérieure, dans la région de Xulunbuir, invité sur son terrain d’étude par une amie ethnologue, Alexandra Marois, j’entrepris l’étude de la pratique photographique mongole. Je rentrai de ce voyage bien désemparé ; du fatras d’images réalisées rien ne se dégageait vraiment.

Toutefois, un événement en particulier retiendra mon attention. J’accompagnais de temps à autres l’un de nos hôtes sur sa moto, Jinshan, un homme d’une trentaine d’année, bigrement malin, plaisant et blagueur. Alexandra le savait ; il avait une capacité d’analyse des situations et une compréhension de l’autre hors norme.

Chaque fois ou presque que nous nous arrêtions sur un campement, Jinshan me demandait de réaliser des portraits de lui en compagnie de certaines personnes présentes. J’avais porté un nombre de pellicules un peu juste et je gérais mon stock de manière à tenir quelques mois.

Fatigué par ces demandes incessantes, je lui fis assez vite remarquer que mes réserves n’étaient pas inépuisables. Il me suggéra simplement de faire semblant de photographier. J’en déduisis un peu précipitamment qu’il était rusé mais surtout vaguement tricheur.

Grégory Delaplace me dit un jour – je crois que c’était lorsque nous nous apprêtions en 2005 à partir ensemble en Mongolie, dans l’Uvs – qu’il avait réécouté l’enregistrement d’un entretien réalisé quelques années plus tôt et dans lequel il interrogeait l’un de ses informateurs. Ce dernier répondait à l’une de ses questions, mais Grégory n’en était pas satisfait et la réitérait sous différentes formes. Il avait l’impression soit de n’être pas compris, soit que la réponse était inexacte. À la réécoute, il se rendit compte qu’il était en quelques sortes passé à côté de la réponse, qui lui parait pourtant si manifeste aujourd’hui. 

Je ne saisis que plus tard l’information pourtant essentielle que Jinshan m’avait communiquée : poser ensemble est un acte intrinsèque, indépendant et puissant. L’enregistrement de l’image, son tirage sur papier, l’existence d’un objet-photo, même s’ils ne sont pas véritablement superfétatoires, peuvent être contingents.

Le 15 novembre 2021 à l’Auditorium INHA, dans son captivant séminaire “Faits d’affects”1une recherche transdiscipinaire de plusieurs années à venir sur les émotions, les affects et la vie sensibleGeorges Didi-Huberman lit l’extrait d’un livre très important où est développée une hypothèse très précise sur la dimension magique et chamanique inhérente aux grottes ornées en tant que lieu cultuel de la préhistoire.

La troisième sorte d’image qui mérite discussion pourrait, en fait, ne pas être une image du tout. Surtout durant les périodes les plus anciennes du Paléolithique supérieur, des empreintes de mains ont été tracées en plaçant la main, et parfois tout l’avant bras, contre la paroi rocheuse, puis en soufflant la peinture, peut-être directement avec la bouche, sur la main et tout autour. […] Ce serait l’acte de couvrir la main et les surfaces immédiatement adjacentes d’une peinture, souvent rouge mais parfois noire, qui serait important. Ainsi, les protagonistes auraient scellé dans la paroi leurs mains ou celles des autres, les faisant disparaître derrière ce qui était probablement une substance rituellement préparée, sans doute chargée de pouvoir, plutôt qu’une « peinture » dans notre acception du terme. Ce qui importait le plus alors, ce n’étaient pas les empreintes laissées sur la paroi, mais l’instant où les mains étaient « invisibles ».

Les chamanes de la Préhistoire, Transe et magie dans les grottes ornées, Jean Clottes et David Lewis-Williams, Seuil, 1996, pp. 94, 95.

Malgré toute l’estime qu’il semble porter au travail des deux préhistoriens, Georges Didi-Huberman précise : “Dire que les empreintes ne sont pas des images parce qu’elles sont des actes, ça relève d’un préjugé théorique complet. […] Donc il me semble conjectural et même inutile de séparer le geste et le résultat. Le geste, couvrir la paroi avec la main, oui c’est très important, et le résultat, c’est-à-dire une image de la même main, une image en négatif, c’est tout aussi important. Je dirais même, c’est la même chose. C’est le même phénomène. Il est biface“.

Dans le cas des empreintes de mains en négatif du Paléolithique supérieur, la réfutation de Georges Didi-Huberman apparaît éloquente. En ce qui concerne la photographie mongole, il semble possible d’observer des situations particulières dans lesquelles le lien geste/image n’est pas aussi inextricable.

Si d’un côté poser ensemble peut, dans certaines circonstances, être considéré par Jinshan comme un geste suffisamment important pour ne pas être remis en question par l’absence d’image à venir, ou pour le dire autrement, si ce qui importe pour lui à ce moment précis est, avant tout poser ensemble, d’un autre côté nous ont aussi été commandés, en 2005 dans l’Uvs, des photomontages pour réunir les membres d’une même famille qui n’avaient pas pu être photographiés ensemble.

Nous avons aussi été témoins de discussions animées à propos de certaines photographies qui avaient disparu d’un lot, lors de son transport par la personne chargée de le récupérer au laboratoire. Probablement dérobées, elles devenaient des objets de pouvoir entre les mains de leur nouveau propriétaire.

Grégory Delaplace m’a rapporté avoir observé au début des années 2000 que l’absence d’un appareil photo, lors d’un événement familial important, avait nécessité de la part des protagonistes des efforts considérables, certainement coûteux, pour y remédier. On imagine difficilement en effet, un mariage par exemple — qui est une alliance pour perpétuer les lignées (devoir envers les ancêtres) et consolider les liens sociaux (devoir envers la société ou l’État), […] un acte social, « politique », visant à travers les relations entre alliés, la consolidation du tissu social et, à travers la fécondité du couple, la prospérité du groupe et de la nation toute entière2 — sans l’organisation de nombreuses prises de vue de groupes, en tant que gestes et pour la fabrication d’images, les deux étant à la fois nécessaires et efficients.

La photographie mongole possède différentes facettes qui, selon les besoins et les conditions, peuvent briller de concert ou non. Si dans la majeure partie des situations le geste et l’image sont d’égale importance, dans d’autres, exceptionnelles ou au contraire quelconques, on peut en revanche se contenter de l’un ou de l’autre.

Décembre 2021

1 – Georges Didi-Huberman, “Faits d’affects” 1/12, Séminaire du 15 novembre 2021 – Auditorium INHA, Paris.

2 – Le mariage chez les Mongols. Rites et textes, Rodica Pop, 2014.

Ulan, Jinshan et Atilia, Xulunbuir, Mongolie Intérieure, RPC, Automne 1997
Photomontage réunissant les membres d’une même famille qui n’avaient pas pu être photographiés ensemble, 2006