Du moment qu’il y a quelque chose

Je ne peux pas m’entendre avec un opérateur qui se sert d’une cellule …/… car on doit travailler sans cellule et toujours en dessous de la cellule.

Entretien avec Jean-Pierre Melville, Claude Beylie, Bertrand Tavernier, Cahiers du cinéma no 124, octobre 1961

Malgré la situation de pauvreté dans laquelle il était en 1947 lors du tournage de son premier long métrage, Le silence de la mer, tourné en vingt-sept jours en décors naturels et sur de la pellicule achetée au marché noir, Jean-Pierre Melville limogea plusieurs chefs opérateurs. C’est à cette occasion qu’il rencontra Henri Decaë. Il était à ce moment-là aussi pauvre que lui. Il n’avait pas de cellule. Ils travailleront ensemble jusqu’en 1970 sur Le cercle rouge, un des plus formidables films policiers français.

Parmi la poignée d’images que je suis heureux d’avoir réalisées, il y a celle de Shagdar dans la steppe gelée de Hulunbuir, durant l’hiver 1997.

Il se levait plusieurs fois durant la nuit pour chercher les quelques vaches dont la famille, faute d’avoir les moyens de posséder son propre troupeau, était responsable. Elles s’éloignaient du campement et s’exposaient aux attaques des loups qui, nombreux, souffraient eux-aussi du froid. Il fallait d’abord les retrouver, par -30 ou -40° C, ce qui nécessite des efforts véritablement surhumains, puis les rapprocher.

C’est dans ces conditions que j’ai réalisé cette image. Incapable d’utiliser ma cellule et d’accéder aux réglages de l’appareil, je me suis dit “du moment qu’il y a quelque-chose sur la pellicule“.

Je tiens à ce portrait car il me dépasse. Il m’échappe.

Octobre 2020

Portrait de Shagdar, Hulunbuir, 1997
Shagdar, Hulunbuir, Mongolie-Intérieure , RPC, Hiver 1997