Allons faire prendre

Autel avec vitrines de photographies, Uvs, Mongolie, été 2005

Pourquoi en l’appelant un bâton, s’oppose-t-on à la réalité de l’objet ? Probablement parce que ce genre de catégorisation laisse croire que l’on cerne la réalité, alors qu’en fait une telle affirmation ne l’a même pas effleurée. C’est comme si l’on disait “5 est un nombre premier“. Tant de choses, une infinité de faits, sont laissés de côté. D’un autre côté, ne pas l’appeler un bâton, c’est effectivement ignorer ce fait particulier, aussi petit soit-il. Les mots mènent donc à une certaine vérité, et peut-être aussi à une certaine fausseté, mais en tous cas certainement pas à la vérité totale.

Gödel, Escher, Bach : les brins d’une guirlande éternelle. Douglas R. Hofstadter. InterÉditions, 1985, p. 283

Le nom du noème de la Photographie sera donc : Ça-a-été, ou encore : l’Intraitable.

La Chambre claire. Note sur la photographie, Roland Barthes, Éditions de l’Étoile/Gallimard/Seuil, 1980, p.120

Ça-a-été. Si on le prend trop au sérieux, ce mantra barthien peut être aveuglant.

Nous avons observé avec Grégory Delaplace que lorsqu’un portrait est disposé dans une vitrine (jaaz) en Mongolie, même s’il est riche d’autres fonctions présentes ou à venir, il l’est bien souvent pour fonder des liens de coopération, pour actualiser ou affirmer ceux déjà existants, et pas seulement avec les vivants. Tout en possédant une puissance d’évocation, il doit être efficient. Son inscription dans le présent peut rendre frivole, semble-t-il, sa faculté de témoigner du passé.

Lors d’événements comme la visite de proches, les fêtes et célébrations, on entend employer l’expression zurag avhuulja !, “Allons faire prendre une/des photos !“. Nous voyons bien tout ce que cette construction grammaticale induit, tout ce qu’elle met en mouvement : être photographe en Mongolie, c’est ordinairement être subordonné, intermédiaire, entendeur, interprète, rarement dirigeant, animateur ou auteur.

Si nous appréhendons la photographie trop étroitement comme un moyen de re-présentation, en négligeant qu’elle est constituée d’un ensemble innombrable de gestes, de techniques, de pratiques, de comportements, d’intentions, d’interactions… le problème n’est pas tant que l’on ne se rapprochera pas de la vérité totale, mais que l’on ne se donne pas les moyens de faire l’expérience, d’observer, de comprendre et de mettre en pratique beaucoup de choses qui peuvent nous être utiles. En particulier dans le cadre de la photographie documentaire ou ethnographique, lorsque l’on assume la responsabilité d’enregistrer et colporter l’image d’un autre culturel.

Décembre 2020